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Dissolution de la police de Minneapolis : une réponse à l’immunité de facto des policiers ?

La police de Minneapolis est en passe d’être démantelée, a annoncé le conseil municipal de la ville, dimanche. Trois semaines après la mort de George Floyd qui a mis le feu aux poudres, les autorités jugent que l’institution policière ne peut pas être réformée. La faute, pour nombre d’experts, au syndicat de la police et à son patron Bob Kroll.

Plus de police à Minneapolis ? Les conseillers municipaux de cette ville du Minnesota à l’épicentre de la vague de manifestations contre les violences policières aux États-Unis se sont prononcés à une écrasante majorité, dimanche 7 juin, en faveur du démantèlement du département local de la police.

Les élus ont reconnu que le processus serait long et incertain, mais ils estiment que le destin tragique de Georges Floyd, un Afro-américain mort lors d’un contrôle de police il y a trois semaines, a démontré l’impossibilité de réformer cette institution.

L’impossible réforme de la police

Ce constat apparaît comme une gifle pour Jacob Frey, le maire de Minneapolis, et son chef de la police, Madaria Arradondo, deux figures progressistes du paysage politique du Minnesota, qui travaillent depuis des années à réformer la police locale. La veille de l’annonce choc des conseillers municipaux, Jacob Frey avait encore exprimé son opposition à l’hypothèse du démantèlement, s’attirant les huées des manifestants. Face à la foule, l’édile s’est dit convaincu qu’en redéfinissant le rapport de force avec le syndicat de police locale et “en s’appuyant davantage sur d’autres relais avec les communautés”, il était encore possible de sauver les meubles de la police locale.

Sur le papier, Minneapolis compte parmi les villes américaines ayant fait le plus pour changer l’image de sa police. L’arrivée en 2017 à la tête des forces de l’ordre de Madaria Arradondo, premier afro-américain à occuper ce poste, a été accompagnée par une série de mesures destinées à faire disparaître certaines pratiques policières parmi les plus controversées. Il a notamment obligé les officiers à allumer leur caméra corporelle dès qu’ils partent en mission, et a mis un terme à la pratique de poursuivre systématiquement le moindre consommateur ou revendeur de cannabis. Cette habitude était perçue comme particulièrement discriminante car l’écrasante majorité des personnes interpellées étaient d’origine afro-américaine.

De son côté, Jacob Frey s’est battu pour faire interdire des entraînements policiers controversés destinés à préparer les officiers à anticiper chaque situation sur le terrain comme potentiellement conflictuelle. Il a aussi rendu public les données sur les violences policières.

Depuis 2015, soit trois ans avant l’élection de Jacob Frey, le conseil municipal a fait adopter plus d’une douzaine de réformes de la police, a comptabilisé le site The Intercept. La plus récente, votée en juillet 2019, prévoyait l’instauration d’une unité spéciale chargée d’enquêter sur les violences policières. Mais l’épidémie de Covid-19 a repoussé sa création à une date ultérieure.

Pourtant, ces efforts n’ont pas suffi à faire baisser le nombre de plaintes contre la police qui est resté stable depuis 2012, souligne le Wall Street Journal. Depuis cette date, il y en a eu 2 600, dont seulement 12 ont abouti à une sanction disciplinaire, affirme le quotidien économique. Dans plus de la moitié des incidents impliquant l’utilisation d’une arme à feu par un policier, la personne visée était noire, alors que seulement 18 % de la population de Minneapolis est d’origine afro-américaine.

Bob Kroll, maître officieux de la police ?

Un épisode permet de mieux comprendre la persistance de ce sentiment d’impunité et l’impression d’une police prompt aux dérapages racistes. En 2007, plusieurs policiers ont déposé une plainte officielle contre leur propre département, dénonçant le racisme de certains de leurs collègues. Le futur chef de la police, Madaria Arradondo, faisait partie des plaignants, tandis que parmi les accusés figuraient le nom d’un certain Bob Kroll. Loin d’avoir pâti de cet incident, ce policier est devenu en 2015 le tout puissant patron du syndicat des policiers de Minneapolis qui compte plus de 800 membres.

C’est là que le bât blesse pour la plupart des observateurs et acteurs sur le terrain. “Le chef du syndicat a historiquement plus de pouvoir que le directeur de la police“, a reconnu Janeé Harteau, qui a précédé Madaria Arradondo au poste de cheffe de la police. Même Jacob Frey, le maire de la ville, a reconnu qu’il se sentait trop souvent impuissant face au lobbying de Bob Kroll et de son syndicat.

Le rôle de ces organisations est régulièrement pointé du doigt après chaque incident violent faisant la une des médias aux États-Unis. Elles saperaient le travail de réforme nécessaire. Mais, à Minneapolis, cette perception d’un syndicat qui empêcherait les “mauvais flics” d’être mis sur le carreau est exacerbée par la personnalité outrancière de Bob Kroll.

Avec une dizaine de plaintes contre lui au compteur, ce sexagénaire est l’archétype du policier de la vieille école convaincu du bien-fondé du recours à la manière forte. Il est apparu à un meeting de Donald Trump avec un T-shirt “les policiers avec Trump”, il a qualifié le mouvement “Black Lives Matter” d’organisation “terroriste”, et il a jugé opportun de suggérer que George Floyd était un “criminel violent”.

Au delà des paroles, c’est surtout son action qui a compliqué la tâche de ceux qui ont tenté de réformer la police. Il a négocié, en 2015, un accord de police avec la municipalité qui rend particulièrement difficile d’écarter des policiers convaincus de violences. Ce n’est pas un document unique en son genre aux États-Unis, mais il démontre à quel point un syndicat peut contribuer à maintenir un statu-quo qui, in fine, nourrit la colère de la population à l’égard des policiers.

Des accords syndicaux qui contribuent au sentiment l’impunité

Cet accord prévoit, par exemple, que les détails des plaintes contre les officiers sont effacés de leur dossier après six mois, sauf s’il y a eu sanction. En d’autres termes, la police des polices ne sait souvent pas si elle a affaire à un récidiviste lorsqu’elle se penche sur le cas d’un officier accusé de violences policières, souligne le New York Times. Les agents accusés ont aussi le droit à deux jours de “réflexion” entre le moment où on leur expose les griefs à leurs encontre et leur première audition devant la commission chargée de juger l’affaire. “Ils ont ainsi le temps de peaufiner leur version des faits avec le syndicat”, souligne Samuel Sinyangwe, un analyste politique américain spécialiste de la police, interrogé par l’agence Reuters. Enfin, un policier sanctionné peut contester la décision devant un arbitre “qui est souvent un membre du syndicat” et qui peut annuler la punition, note The Intercept.

Bob Kroll n’a pas seulement veillé à l’immunité de facto des policiers, il s’est aussi assuré qu’une certaine culture “guerrière” survive à toute tentative de réforme. Ainsi, après la décision du maire d’interdire les formations controversées, le syndicat a décidé de les mener lui-même et les rendre gratuites pour tous. “L’idée est de faire entrer dans la tête des policiers que lorsqu’ils vont sur le terrain, ils ont l’impression d’aller en zone de guerre”, souligne Joshua Williams, un avocat spécialiste des droits civiques à Minneapolis, interrogé par Reuters.

Autant d’éléments qui expliquent pourquoi Jacob Frey considère que renégocier les termes de l’accord syndical constitue la priorité absolu pour réussir à réformer la police. “Tant que nous ne seront pas revenus sur cet accord, nous serons dans l’impasse”, a-t-il déclaré au Wall Street Journal, il y a encore quelques jours.

Mais pour les conseillers municipaux de Minneapolis, il n’y a plus de temps à perdre en négociation. Ils estiment que les manifestations géantes qui ont commencé à Minneapolis pour gagner ensuite l’ensemble du pays prouvent qu’avec des accords comme celui négociés par Bob Kroll, la police a creusé sa propre tombe. Il faut maintenant refermer le cercueil … sans vraiment savoir ce qui viendra après.

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